Situation socio-politique en Côte d’Ivoire - Mabri Toikeuse prévient :« Il faut craindre des dérives »
(L'Inter 18/11/2008)
M. le président, l’élection présidentielle le 30 novembre, c’est forclos. Comment réagissez-vous à cet autre report en vue ? C’est une éventualité à laquelle nous nous attendions plus ou moins. A l’allure où allaient les choses, les retards enregistrés et les problèmes constatés, notamment au niveau de la sécurité, personne ne croyait vraiment que l’élection présidentielle aurait lieu le 30 novembre. La réunion du CPC (Ndlr : Cadre permanent de concertation) a rendu officiel ce report et a introduit une nouvelle donne qui est qu’on laisse le processus avancer en attendant de fixer une nouvelle date en fonction des progrès réalisés. Dès le départ, il y a eu ce débat autour des questions de date. En réalité, ce qui importe pour que les prochaines élections soient démocratiques, c’est la justice et l’équité dans les préparatifs. Justice et équité dans le déroulement de l’identification et de l’enrôlement électoral.
Avez-vous des appréhensions sur le déroulement de ces opérations ? Vous ne pouvez pas donner l’opportunité à des gens qui sont en ville de s’enrôler pendant que ceux qui sont dans les villages n’ont pas les moyens de le faire. Vous ne pouvez pas accorder plus de temps à certains citoyens et moins à d’autres. Vous ne pouvez pas amener certains de nos concitoyens à payer plus qu’il ne faut, parce qu’il y en a qui sont obligés de payer des frais de transport pour aller faire des actes, des certificats de nationalité, etc. Vous ne pouvez pas exiger de photocopie, alors que très peu d’Ivoiriens ont accès à une photocopieuse. Même s’il y ont accès, ils n’ont pas les moyens pour faire face aux frais de photocopie. Ce sont toutes ces questions d’équité qu’il faut prendre en compte pour mettre en place une liste électorale crédible dans laquelle tous nous nous reconnaîtrons. Nous comprenons, donc, que l’on veuille s’accorder du temps. Mais, en même temps nous attendions depuis plusieurs années que les élections s’organisent. Il faudra prendre le temps qu’il faut pour le faire, mais, il faudra que ce soit seulement le temps qu’il faut pour le faire. Cela veut dire qu’on ne doit pas considérer que nous avons tout le temps devant nous. Il faut bien faire le travail qui conduira à l’acceptation des résultats des prochaines élections, mais en même temps, il faut aller vite pour que nous puissions sortir de l’impasse.
Que répondez-vous à ceux pour qui les politiques ivoiriens veulent prendre leur temps pour aller jusqu’en 2010 ? Vous accusez les politiques et le politique que je suis à tort. Ce n’est pas moi qui fixe la date des élections. Je ne suis pas membre du CPC. Je n’ai pas participé au processus qui a conduit à la fixation de la date des élections. Je ne pèse pas dans les décisions, en ce qui concerne la gestion de la crise ivoirienne. Je ne suis pas acteur de la crise. Parce qu’on dit que ce sont les acteurs qui se sont rencontrés à Ouagadougou. Je ne veux, donc, pas qu’on mêle l’UDPCI à des prises de décisions auxquelles elle n’a pas participé. Ceci dit, nous sommes dans tout ce qui conduira la Côte d’Ivoire à la paix. Lorsque des décisions semblent se justifier, nous apprécions en même temps que nous demandons de tenir compte de ce que nous sommes dans une situation exceptionnelle qui, à force de laisser perdurer, tend à devenir une situation ordinaire. Le pays, avec l’accoutumance, court des risques graves de dérives. Ce sont ces dérives qu’il faut craindre.
Croyez-vous, justement, en la sincérité des signataires des Accords de Ouagadougou ? Je ne veux pas faire de jugement de valeur, mais j’ai trouvé raisonnable que les belligérants et les autres acteurs puissent se retrouver pour dire où est-ce qu’ils nous conduisent. Le peuple ivoirien doit veiller et donner chaque fois de la voix, lorsqu’il y a des déviations et des actes qui nous éloignent de la démocratie ou font courir des risques au pays.
Aujourd’hui, n’y a-t-il pas lieu de s’interroger, avec les différents reports des élections, sur le vrai but de l’Accord de Ouaga ? Posez la question à ceux qui l’ont négocié et signé. On nous a dit que cet accord va nous conduire à la paix. Nous l’avons salué tous et félicité le président Compaoré, qui se dévoue corps et âme, nous avons salué ceux qui ont compris que nous devons, enfin, faire en sorte que cette crise prenne fin. Je pense qu’il faut les encourager et les soutenir. Aucune œuvre humaine n’est parfaite. Nous allons veiller et apporter chaque fois notre contribution en tant que parti de paix.
En tant que candidat à la présidentielle, comment appréhendez-vous les nombreux report de ce scrutin ? Les reports nous désorganisent, mais la politique, c’est aussi la capacité de s’adapter aux faits et périodes. Donc, nous essayons de nous adapter pour que quelle que soit la date, nous soyons dans de meilleures conditions possibles pour compétir et gagner.
Comment vous préparez-vous à cette élection, sur du long terme, ou à la surprise ? Non, pas à la surprise. Nous nous préparons à toute sorte de situation. Nous souhaitons simplement que tous ceux qui ont le droit de prendre part au vote y prennent part effectivement et que tous les bulletins soient pris en compte. Cela veut dire que tous ceux qui doivent figurer sur la liste électorale doivent avoir cette opportunité, disposer de leurs cartes d’électeur et que le vote soit sécurisé avec des résultats qui vont tenir compte de l’ensemble des suffrages exprimés. Sinon, peu importe le moment, l’UDPCI ira compétir et elle souhaite que ce soit dans un cadre de démocratie et de sécurité pour tous le plus tôt possible.
Pourquoi vous soustrayez-vous des acteurs des Accords de Ouaga, et comment appréhendez-vous votre absence à la table de négociation où sont conviés le PDCI et le RDR alors que vous avez été victime de la crise par la mort de votre prédécesseur ? Les signataires des accords de Ouaga, ce sont les deux belligérants. Il y a ensuite, ceux que le CPC a pris en compte. Ce sont les autres acteurs de la crise. C’est ce qui est dit. Nous ne figurons pas, certainement, parce que nous ne sommes pas acteurs de la crise et parce que nous sommes victimes de cette crise. Ce que nous souhaitons, c’est que tout le peuple de Côte d’Ivoire qui est victime de la crise, trouve en l’accord de Ouaga l’opportunité de ramener la paix. C’est pour cela que nous avons soutenu et continuons de soutenir cet accord en espérant qu’il va nous amener le plus tôt possible à la paix et à des élections démocratiques, transparentes, ouvertes.
On vous reproche à vous la classe politique ivoirienne de prendre le pays en otage et d’en jouir. Que répondez-vous ? Je m’inscris en faux contre ça ; je ne sais pas exactement ce que vous entendez par classe politique, mais vous savez comment les choses ont progressé, depuis le 19 septembre 2002. Nous étions tous à Marcoussis, puis à Accra, mais nous ne nous sommes pas retrouvés à Pretoria. On nous a dit que c’est pour la paix. Puis deux se sont retrouvés à Ouagadougou, ils ont élargi un peu plus les discussions dans le cadre du CPC. Mais, l’essentiel, c’est que nous puissions aller à la paix et l’UDPCI sera toujours présente, chaque fois qu’il s’agira de travailler à cela.
Entendez-vous les souffrances du peuple ivoirien ? Je le sais. C’est pour cela je dis que le peuple qui attend depuis longtemps, souhaiterait nous sortir de la crise le plus rapidement possible. Toutefois, si nous nous précipitons pour en sortir n’importe comment, nous n’aurons pas réglé le problème et on risque de retomber dans les mêmes travers. Cela veut dire que si l’on organise des élections et que le 1/3 ou le 1/4 des Ivoiriens ne participent pas, on n’aura pas réglé le problème de ce pays dans son fond et la crise va ressurgir.
Est-ce un autre appel au sacrifice aux Ivoiriens ? Il faut que nous puissions, nous tous Ivoiriens, nous inscrire dans le processus de paix en cours, mais que ceux qui ont la responsabilité de nous conduire à la paix agissent plus rapidement possible. Je suis membre du gouvernement qui a son rôle. Mais, il y a d’autres acteurs encore plus importants dont le rôle est un peu plus important, en dehors du gouvernement qui gère le quotidien des Ivoiriens.
Vous avez tantôt évoqué la question de la sécurité du processus électoral. Quel système de sécurisation entrevoyez-vous qui vous conviendrait, vous ?Je souhaite que les élections se fassent sans les armes entre les mains de ceux qui n’en ont pas droit aussi bien au sud, qu’au nord et à l’ouest. C’est l’une des conditions de sécurisation de ces élections. La question du désarmement est, donc, une question essentielle. Quelle formule va-t-on trouver ? Allons-nous aboutir au désarmement intégral, ce qui est souhaité ou va-t-on procéder au cantonnement et de ceux qui détiennent des armes ? Je souhaite, en tout cas, le meilleur schéma au cours des prochaines élections.
A l’UDPCI, êtes-vous réellement prêts pour compétir à la présidentielle en Côte d’Ivoire ? Vous en doutez ? N’ayez aucun doute. Ne vous inquiétez pas pour l’UDPCI. Nous sommes prêts aujourd’hui, nous serons prêts demain.
Avec toutes les régions de la Côte d’Ivoire avec vous ? Avez-vous vu tout le monde partout ? Laissez-moi vous dire que j’ai été au nord, au centre, à l’est, au sud et à l’ouest. Nous sommes présents partout. Lorsque nous pouvons, nous organisons des tournées pour visiter nos structures de base. C’est ce que chacun des partis fait. Je ne crois pas qu’il y ait de parti qui ait visité chacun des villages de Côte d’Ivoire. Chaque parti a sa stratégie et nous nous organisons en fonction de nos stratégies propres.
On vous appelle dans votre parti le Barack Obama ivoirien. L’événement de l’année, c’est l’élection de ce jeune Afro-Américain à la présidence des Etats-Unis. Comment avez-vous apprécié cet événement ? Je pensais que c’était vous tous qui m’appeliez l’Obama ivoirien et pas seulement dans mon parti. Bref, je suis heureux et fier, pas seulement pour Obama, qui est un grand homme. N’arrive pas à la tête de la première puissance du monde n’importe qui. Il a prouvé qu’il est digne de la confiance des Américains et du monde, parce que finalement, c’est le monde qui le soutenait contre son adversaire. Mais, je voudrais dire que je suis également heureux pour les Etats-Unis, qui ont toujours été un pays respecté, un pays d’espérance, un modèle pour bien de citoyens du monde, mais, qui, ces dernières années, a commencé à douter, lui-même en tant que grande puissance et a laissé des doutes dans l’esprit des citoyens américains et ceux des autres horizons. A travers l’élection de Barack Obama à la tête des Etats-Unis, ce pays vient de démontrer sa grandeur, sa capacité à transcender des situations inespérées. C’est la grande Amérique qui est de retour, il faut la saluer et espérer qu’à partir de cette élection, elle joue à nouveau ce rôle de leader d’un monde libre, de démocratie, de solidarité et de paix. Je suis heureux pour Obama que je félicite, ainsi que tous ceux qui ont cru en lui.
Quelle leçon tirez-vous de ce scrutin aux Etats-Unis en tant qu’acteur politique ? Je dis qu’Obama est un modèle pour nous, à titre personnel, parce qu’il a les qualités que j’ai relevées. Mais, je voudrais noter surtout sa combativité, la conviction et la détermination, qui l’ont caractérisé depuis les Primaires au niveau de son parti jusqu’aux élections. Je voudrais l’avouer que je n’avais pas cru que Barack Obama aurait pu battre Hillary dans les Primaires chez les Démocrates. Mais, quand je l’ai vu au cours de la campagne au sein du parti des Démocrates et qu’il a remporté à la fin, je me suis mis à rêver avec lui du retour de l’Amérique, mais surtout de l’accession d’un non Blanc à la tête de la première puissance du monde. C’est un exemple de combativité et c’est ce que nous essayons de faire ici, c’est ce que nous espérons que Dieu nous permettra de faire pour la Côte d’Ivoire. C’est-à-dire, pas seulement gagner l’élection présidentielle ici, mais, partager à nouveau avec Ivoiriens, avec les jeunes et les femmes de ce pays, le rêve d’un pays de fraternité, de partage et d’ouverture. Ce que nous n’avons pas aujourd’hui comme caractéristiques principales. Mais, nous avons les moyens de faire revenir ces qualités. Il faut simplement assurer avec nous la renaissance de cette Côte d’Ivoire que nous aimons. C’est à cela que j’invite l’ensemble de nos concitoyens et tous ceux qui croient, avec les prochaines élections, à une Côte d’Ivoire nouvelle pleine d’espérance.
lundi 17 novembre 2008 par webmaster, F.D.BONY
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